Suis-je égocentrique et ingrate? Est-ce que je pense trop à moi et pas assez à mon chum? Est-ce que les gens ont raison de dire que tout ce que je lui fais endurer est bien cruel?

Je ne sais trop… je ne sais plus. Je crois qu’en effet, je le suis un peu, mais j’aimerais quand même clarifier un peu la situation, principalement pour ceux qui me font ce genre de commentaires… J’apprécie tous les commentaires que je reçois sur le blog, qu’ils soient plus généraux, pour m’appuyer ou pour me dire que j’ai tort. Je suis ouverte à tout et j’apprécie que des débats puissent s’ensuivre. Par contre, il est vrai que d’un point de vue extérieur, la situation peut sembler bien choquante à certaines occasions et c’est là-dessus que j’aimerais apporter quelques précisions.

Premièrement, c’est vrai que je ne pourrai jamais comprendre exactement ce que mon chum vit. Je ne peux que l’imaginer et même là, c’est assez abstrait, car je n’ai jamais été dans ce genre de situation et je ne pourrai jamais vivre et ressentir ce que lui-même vit et ressent, comprendre ce qu’il endure jour après jour. Ça, je l’accorde volontiers. Est-ce que cela fait de moi quelqu’un dénué d’empathie et de compassion? Je ne crois pas, du moins, je ne l’espère pas!

Je sais que mon chum souffre et je sais que c’est une situation qu’il endure depuis si longtemps, trop longtemps même. J’aimerais pouvoir en faire plus pour lui, mais je ne peux que lui apporter mon soutien, mon réconfort et mon appui. Je ne le juge pas et j’essaie de comprendre le plus possible, j’essaie de partager avec lui tout ce qu’il vit et comment il se sent. Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais si je pouvais prendre sa place, je le ferais. Si je pouvais lui enlever cette souffrance, je le ferais sans hésiter. Mais ça, c’est impossible et je ne peux que l’aimer du plus profond de mon être.

Là, j’entends déjà des voix s’élever, me dire que si je voulais en faire plus, je n’aurais qu’à ne pas lui mettre autant de barrières, à le laisser vivre ce qu’il a à vivre sans essayer de le ralentir ou de le restreindre, que je cesse de penser seulement à moi et que je pense plus à lui et à ce qu’il veut.

Sur cet aspect, je crois vraiment que c’est à ce niveau qu’il peut y avoir le plus gros nœud et le plus de commentaires à mon égard et c’est là-dessus que je veux prendre le temps d’expliquer un peu plus ce qu’il en est réellement.

C’est vrai qu’au début, j’étais complètement contre l’idée de l’hormonothérapie et encore plus celle de l’opération. Même l’épilation de la barbe me semblait invraisemblable et c’est vrai que j’ai tout fait pour qu’il n’en arrive pas là.

J’ai évolué depuis 1 an et demi et je ne suis plus du tout fermée à ces idées. La barbe est presque terminée, le torse s’en vient bientôt et je me suis faite à l’idée que mon chum pourrait aller plus loin éventuellement, que ce soit avec les hormones ou encore plus. Je ne dis pas que cela m’enchante, loin de là et je continue à espérer de toutes mes forces qu’on n’en arrive pas là, mais si c’est le cas, je sais que je serai toujours avec mon chum et que je continuerai à l’aimer autant que maintenant. Il faudra certes une grosse période d’adaptation pour chacune des étapes, mais je suis capable de l’envisager et je ne doute pas que cela pourra se faire.

Les gens pourraient alors me demander « Pourquoi plus tard? Cesse de le faire attendre et qu’il commence maintenant! Tu ne peux imaginer à quel point c’est dur de devoir patienter ainsi!».

Sur cette opinion, il y a deux aspects que je veux aborder. Premièrement, notre projet d’avoir des enfants. Je dis bien « notre » et non «  mon » projet d’avoir des enfants. Ce n’est pas moi qui ai tordu un bras à mon chum pour qu’on se décide à avoir des enfants. Dès les premiers mois de notre relation, il m’avait dit à quel point cela lui tenait à cœur et à quel point il souhaitait en avoir, alors même que je n’étais même pas au courant encore de la situation et que lui l’était pourtant déjà depuis longtemps.

On s’en est reparlé souvent, on en a rêvé souvent, mais on n’était pas prêt avant. À ceux qui pourraient nous répondre que cela nous en a pris du temps avant de se décider (7 ans), je répondrais qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais « timing » et que chaque couple est différent. Alors que certains en voudront dès la première année de relation, d’autres prendront 15 ans avant même d’y penser. Le fait d’avoir des enfants, c’est probablement une des décisions les plus importantes qu’un couple peut prendre et il faut s’assurer que c’est ce que les deux veulent vraiment. Il ne faut pas céder aux « normes sociales » ni aux pressions faites par les autres : il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises durées avant de se décider et ceux qui n’en veulent pas non plus, c’est tout aussi correct.

Cet été, c’est mon chum qui a relancé le débat : lui était prêt et à bien y penser, j’étais rendue là moi aussi. C’est devenu notre projet commun, notre rêve et on est tous les deux impatients qu’il se réalise. Malheureusement, la nature décide elle-même et pour certains comme nous, cela peut être plus long avant que cela se produise. Par contre, il est inconcevable, autant pour lui que pour moi, de nous imaginer dans le futur sans avoir au moins un enfant à nos côtés.

Lorsqu’on a abordé officiellement le sujet, on a beaucoup discuté concernant l’éventuelle transition de mon chum. Là-dessus, on était tous les deux d’accord : on voulait vraiment essayer d’avoir des enfants d’une manière naturelle avant tout. On n’est pas fermé à d’autres solutions si cela ne fonctionne pas, mais c’est ce qu’on souhaite le plus et on veut tout faire pour mettre toutes les chances de notre côté. Et je tiens à préciser que ce n’est pas seulement mon souhait, pour satisfaire mon instinct maternel et pour pouvoir connaître l’expérience d’une grossesse, mais c’est bien le souhait également de mon chum.

Il était bien conscient que cela retarderait la transition, car évidemment, s’il commence à prendre des hormones et/ou s’il pense à l’opération, cette option d’avoir des enfants naturellement ne sera plus possible. Il m’a confirmé que pour le moment, il pensait avant tout à avoir des enfants et qu’il ferait tout son possible pour être assez patient le temps qu’il faut. De mon côté, je lui ai affirmé que si jamais c’était trop long et qu’il n’en pouvait vraiment plus d’attendre, on réévaluerait la situation et qu’on pourrait à la place passer à d’autres solutions, comme l’adoption.

Oui, cela doit le faire souffrir d’attendre ainsi, mais je voulais juste préciser que ce n’était pas moi qui l’avait obligé à embarquer dans cette situation, qu’on en avait discuté ensemble et qu’il pourrait y avoir d’autres solutions au besoin.

Ensuite, un dernier point sur le fait qu’il endure ça depuis si longtemps, je tiens juste à préciser que même si mon chum pense à une éventuelle transition, lui-même n’est pas encore décidé et ne sait pas s’il ira plus loin ou non. Il continue d’espérer de ne pas devoir en arriver là. Est-ce seulement pour me faire plaisir, pour éviter de me faire endurer tout ça et pour ne pas me déplaire?

Peut-être, cela se pourrait fort bien même, mais il sait également que je l’aime et que je le suivrai dans ses décisions, peu importe ce qu’elles seront, même si cela risque de ne pas être facile. De plus, avant de me rencontrer, il était bien au courant de sa situation, de ce que ça impliquait et il avait déjà envisagé la transition. Qu’est-ce qui l’empêchait à ce moment d’aller plus loin? Il en avait les moyens financiers, il était seul (donc pas de comptes à rendre à personne ni de compromis à faire) et ses parents étaient déjà quelque peu au courant de la situation. Alors, pourquoi n’a-t-il pas foncé alors que tout aurait été plus facile à ce moment-là? Tout simplement parce qu’il n’était pas décidé, qu’il n’était pas prêt à faire le grand saut et qu’il souhaitait ne pas devoir en arriver là. Surtout, il n’acceptait pas du tout la situation et se refusait d’envisager sérieusement cette possibilité. Et à ce moment, je n’étais pas là pour lui donner inconsciemment mauvaise conscience de me faire endurer tout ça…

Je l’ai rencontré lorsqu’il avait 28 ans et il a vraiment cru être guéri de cette situation en tombant en amour avec moi. Ce n’était pas le cas, bien sûr, mais lorsqu’il s’est rendu compte que cela revenait en force, il aurait très pu décider de ne pas m’en parler. Il aurait pu choisir qu’on se sépare pour une raison ou une autre et décider de vivre sa transition sans l’imposer à personne, bref, il aurait pu décider de vivre sa vie sans avoir à me mêler à tout ça.

Au contraire, il a préféré m’en parler, me confier ce qu’il en était réellement. Il me faisait assez confiance pour aborder toute cette question avec moi, tout en sachant que cela aurait pu signifier la fin de notre relation. Mais ce n’était pas ce qu’il souhaitait, bien entendu, car sinon, il aurait pu rompre de lui-même. Il voulait qu’on continue ensemble et il a pris un risque énorme à ce moment.

J’ai accepté la situation et je ne me suis pas enfuie à toutes jambes comme cela a été le cas pour bien d’autres personnes. Il est très heureux qu’on soit toujours ensemble et moi aussi, bien évidemment! On est là l’un pour l’autre, on s’aime toujours plus, on se soutient, on se réconforte, on se donne de la force mutuellement et on est deux pour traverser les périodes difficiles.

Mais cela comporte également un revers à la médaille, c’est-à-dire qu’en étant ensemble, c’est accepter de vivre cette situation à deux, accepter de faire tous les deux des compromis, accepter que cela n’aille pas aussi vite ou pas assez lentement qu’on l’aurait voulu, accepter que tout n’aille pas nécessairement comme on l’aurait souhaité, accepté qu’il y ait des bons et des moins bons moments à traverser ensemble, accepter qu’il faut souvent discuter et expliquer car l’autre ne partage pas nécessairement notre point de vue, etc.

Tous les couples, question trans ou non, passent par là. Vivre à deux, c’est merveilleux, mais ça ne sera jamais aussi simple que de vivre seul, et ce, sur tous les plans de la vie.

On est ensemble et je veux qu’on avance ensemble, mais surtout dans la même direction  et au même rythme. Cela lui demande des efforts, mais je considère que j’en fais également, même si cela peut sembler bien minime pour certaines personnes. Ce n’est pas nécessairement facile pour lui, mais pour moi non plus, mais on s’aime et c’est la voie qu’on a décidé tous les deux de prendre et on est bien avec notre décision.

Et même, il l’avoue carrément que c’est avec moi et grâce à moi qu’il a réussi à avancer et commencer à accepter le tout.

Bref, tout ça pour dire que même si je lui donnais le « go » demain matin, je ne suis pas sûre qu’il sauterait sur l’occasion dès maintenant, car je ne crois pas qu’il soit complètement décidé encore.

Pour ceux qui pourraient penser que cela fait bien longtemps et qu’il devrait normalement savoir ce qu’il veut, je répondrais que ce n’est pas aussi simple. Si pour certaines personnes, l’évidence de la transition était présente dès le plus jeune âge, d’autres prendront des années pour y penser, d’autres encore n’arriveront jamais à prendre de décision et il n’y a pas de bon ou de mauvais âge pour entreprendre une transition. Mon chum a presque 36 ans et pour certains, cela semble énorme qu’il ait attendu tout ce temps, alors que d’autres n’entameront leur transition que dans la quarantaine et même la cinquantaine. Chaque personne est différente, chaque personne a sa vie à vivre et ses décisions à prendre et l’important, c’est d’être bien avec nos choix, peu importe si cela correspond à ce que les autres s’attendent de nous ou non.

En attendant, je l’avoue, j’espère toujours que cela n’ira pas plus loin. J’espère que cela va fonctionner rapidement pour qu’on ait des enfants et j’espère secrètement qu’il ne se décidera pas ensuite. Est-ce que cela fait de moi un monstre empli d’égocentrisme et d’ingratitude? J’espère que non, mais je ne peux pas empêcher les autres de le croire ou de me juger sur ce genre de pensées et par rapport à mes opinions.

Je ne l’empêcherai pas de vivre ce qu’il a à vivre. Je serai toujours à ses côtés, ou au moins tant qu’il voudra bien de moi. On a des projets communs, on a une certaine vision de notre futur qui nous attend, mais chacun doit y trouver sa voie et prendre le temps d’y aller à son rythme. Je peux imaginer ce qu’il peut endurer au quotidien, mais je crois qu’il arrive aussi à imaginer ce que moi j’endure au quotidien. Je ne veux pas tirer trop de mon bord, mais je ne veux pas qu’il tire trop du sien non plus. On s’entend là-dessus et on est en ce moment bien tous les deux avec notre mode de vie, nos choix et nos décisions. Je ne dis pas que c’est facile et cela comporte de nombreux compromis de part et d’autre, mais on est conscient de tout ça et on est consentant tous les deux pour vivre comme on le fait en ce moment, n’en déplaise aux autres qui nous regardent vivre ainsi.